Les hommes ne l'aiment pas .
Ou peu .
Moi, si .
Même le vent du nord , qui coupe et mord la peau sans la moindre pitié .
Il existe pour mieux nous faire apprécier l'abri des maisons , pour nous donner cette impression de paix et de sécurité dès que , la porte refermée après une longue marche dans la nature , la chaleur des foyers nous réconforte .
Dehors , je l'affronte sans crainte , sachant que , passé la première morsure , il s'adoucira ou , du moins , que je m'habituerai à lui.
C'est un vent sans parfum , clair comme une banquise , qui parle de steppe , de toundra , de glace , de vastes espaces blancs .
Il a des yeux polaires , des mains comme des ciseaux , et il pousse les bêtes sauvages à se rapprocher des hommes .
Il annonce les grands froids , le coeur de l'hiver , le gel ou la neige .

C'est un vent qui glace les os ,qui porte au frisson .
Il ne faut en attendre aucune miséricorde .
Il est têtu , implacable , cruel .
Il n'a pour lui que sa lumière : celle du monde d'où il vient , et qui témoigne d'une pureté millénaire , d'un monde d'avant les hommes , d'où sa férocité : il sait qu'avant lui aucun sang n'avait coulé.
Il se venge , il punit , puis il s'en retourne chez lui pour se ressourcer , se laver , oublier qu'il n'aurait jamais dû quitter la banquise qui lui donne naissance .

Le vent d'est lui ressemble , mais il est moins cruel.
Il peut être aussi froid , mais parfois , pourtant , il charrie des touffeurs venues du sud et qui remontent follement vers le nord avant de se tourner vers l'occident : c'est un vent qui murmure des mélancolies slaves , qui se plaint , un vent de soupirs , d'âmes malades .
Un vent qui ne dure pas , sans véritable force , un vent capable de caprices et de traîtrises .

Ce n'est pas le cas du vent d'ouest , à qui l'on peut se fier : il apporte la pluie , parle d'océan , d'immensités liquides , d'écume blanche , tout en provoquant des changements de température .
En hiver il casse le gel et la neige , fait rêver de printemps , ramène une douceur perdue , oubliée , qui réchauffe le coeur et le corps .
Sa pluie n'est jamais froide , mais tiède le plus souvent , même pendant les longs jours sans soleil .
Il transporte des odeurs de marée jusque dans l'intérieur des terres , des parfums de ports atlantiques , évoque des voyages , des Amériques lointaines , les tempêtes de Terre-Neuve où sombraient les bateaux trop fragiles .

Il est force et courage , utile aux prés et aux jardins , généreux aux forêts et aux rivières .
C'est un vent plein d'espoir , qui vivifie , qui fait du bien .

Je n'aime guère le vent du sud , que l'on appelle chez nous le vent des fous .
Et c'est vrai que ces foucades chaudes , parfois chargées du sable du désert , portent à la tête quand il souffle le jour et la nuit .
Il est sans pitié , dangereux pour les forêts qu'il peut embraser sans allumette.
Capable de dévaster un champ , il inquiète et angoisse , ne sait quoi faire de sa force et court de-ci de-là sans raison , pour le seul plaisir de nuire : il sait qu'après lui viendront les nuages , les orages , la foudre , et il s'en réjouit!
Il faut lui pardonner : c'est un jeune homme qui n'a pas su grandir !

Et il y a le vent de toujours .
C'est celui du premier souffle tiède , au mois de mai .
Il parle du triomphe de la vie sur la mort , de la renaissance de chaque printemps .
Depuis toujours et pour toujours , il nous souffle à l'oreille que notre destin est aussi celui-là , puisque nous sommes les enfants de la terre et du monde .
Nés d'elle et nés de lui ,comment ne ressemblerions-nous pas à ce qu'il nous révèle chaque année : la vie après la mort , la chaleur après le froid .
L'espoir de renaître , ailleurs peut-être , mais plus forts , plus grands , pour un printemps , puis un été , l'automne enfin d'une autre vie ....