La neige est un miracle du ciel , un pur bonheur lié à l'enfance et à Noël.
C'est du moins , pour moi , ce qu'elle évoque d'abord ,aussi bien dans mes souvenirs qu'aujourd'hui.
Si je ferme les yeux , je la vois tomber derrière les vitres de la maison de mon enfance .
Les grands flocons blancs ne cessent d'illuminer la nuit qui s'installe , apportant la sensation que le monde a retrouvé sa pureté originelle .
Les toits se couvrent de blanc , bien avant le sol où glissent encore des voitures et des passants préssés .
J'emporte dans ma chambre la vision magnifique de ce blanc feutrant la nuit , et je m'endors dans la certitude que demain sera un jour différent , un jour béni de l'éxistence , un jour à vivre intensément ....

Dès que je suis levée , je cours derrière la fenêtre du jardin pour vérifier que personne n'a souillé ce blanc parfait , sinon quelques oiseaux dont les pattes l'ont seulement griffé .
Il ne neige plus mais le ciel est d'un gris plombé , toujours menaçant .
Sur la terrasse , j'écoute avec ravissement craquer sous mes pieds la couche épaisse avec un bruit de feutre , je regarde grossir la boule blanche au bout de mes chaussures , et je me retourne :mes pieds n'ont pas eu assez de poids pour traverser le blanc , ils l'ont simplement tassé , sans le salir .

La tentation est trop grande , ma main glisse sur la table du jardin et ramasse la première poignée qui me saisit les doigts ...
Sur la route , le miracle n'est plus tout à fait le même car les voitures ont passé , déjà , mais il reste les talus où la couche n'a pas fondu , n'a pas été salie .
Mes doigts ne sentent plus le froid .
La neige , dans mon cou , dans mes cheveux , fond sur ma peau avec une délicieuse brûlure ; ma bouche en boit quelques flocons , mes doigts se raidissent de froid .

Bientôt Noël.
Il est rare que la neige coïncide avec lui ...
Cela s'est peut être produit une fois où deux !
Je garde précieusement le souvenir fabuleux des flocons tombant sur le jardin silencieux dans la nuit où sonnaient les cloches .
Une nuit miraculeuse , enchantée , dans laquelle les chants semblaient encore résonner bien qu'ils fussent éteints , où le ciel sans étoiles se refermait sur la ville pour l'isoler , donner aux vivants l'impression qu'ils étaient seuls au monde , perdus , mais confiants .
Si le temps a passé , le pouvoir de la neige sur moi est demeuré intact .
Je l'attends , je l'espère , sûre que je retournerai dans une enfance bénie , comme si les jours n'avaient pas coulé de ma vie .
Cette permanence me rassure .

Elle me souffle à l'oreille que , si j'ai changé , la neige , le froid , le monde , eux , sont restés les mêmes .
Chaque fois que la neige est tombée , j'ai bâti comme autrefois un bonhomme avec mes enfants dans le jardin , j'ai disputé avec eux une bataille de boules de neige jusqu'à ce que mes doigts crient grâce , et je les ai volontairement réchauffés trop vite pour sentir cette onglée que je redoutais tellement , mais qui , aujourd'hui , ne me fait plus souffrir , au contraire : elle témoigne d'un bonheur indicible -nous sommes si fragiles auprès de nos enfants .

Que dire aussi de ces randonnées que j'affectionne tant dans la neige ...raquettes aux pieds ...Devant moi , un grand jour de liberté dans les forêts et sur les chemins qui ont revêtu leur belle pelisse blanche .

On distingue à peine le tronc des arbres ...

Partir dans le chemin qui court vers la forêt silencieuse où l'air , sur les tempes , forme une étoupe , où rien ne bouge , à peine un oiseau , où les pieds s'enfoncent jusqu'aux chevilles dans un bruissement très doux , une caresse ...

Je marche pour le seul plaisir de marcher , de m'approprier ce monde si inhabituel , si inespéré .
Je marche jusqu'au bout de mes forces , les yeux pleurant de froid , les oreilles douloureuses , mais heureuse comme jamais ; comme si , enfin , la terre avait consenti à porter les hommes sans leur tendre le moindre piège .

Je marcherai longtemps et toujours ; peut-être que je me perdrai;j'entendrai craquer la neige sous mes pieds avec un bruit de sucre d'orge , je me laisserai envelopper dans le silence d'étoupe , et j'irai là où personne ne va ,

où personne n'est jamais allé : vers la seule vérité de nos vies , celle de notre enfance , quand nous étions encore près de l'autre monde , que notre mémoire se souvenait des routes d'avant la lumière du jour , au coeur du grand paradis blanc ...