Je l'aime bleu , du bleu de l'enfance , du bleu de la paix ,du bleu de l'été , d'un bleu qui est celui des six heures du soir , au mois de juin , quand nous terminons harassés notre randonnée..
Je le retrouve encore dans le hameau de "Cartou " où j'ai ma maison de la montagne , où ce bleu teinte l'argent pâle des pierres d'une lueur plus chaude , et donne à l'ombre des murs une épaisseur qui réchauffe le coeur et l'esprit .
A cette heure-là , les premières buses osent affronter de nouveau l'éclat formidable du soleil.

De fins nuages s'étirent en écharpes fragiles pour mieux le souligner .
On dirait les traces passagères d'un fleuve de lait !
Tout y est douceur , rien ne le souille ; c'est lui , sans doute , qui a offert aux hommes l'idée du paradis .
Au printemps et à l'automne , j'ai vu des ciels jaunes , d'un jaune clair , léger comme le bleu , qui rendaient l'approche de la nuit plus sereine ,faisaient espérer des lendemains meilleurs .

Parfois aussi des ciels entre le rose et le jaune , avec de grandes vagues qui luttaient contre l'ombre de la nuit .
C'était au mois d'août , le plus souvent , au terme de belles journées de soleil , quand on devine dans l'air une fêlure ,

que la saison a déjà basculé vers moins de lumière , vers l'automne à venir.
J'ai vu des ciels orangés qui viraient au rouge sang sur la ligne d'horizon: ce sont ceux des crépuscules , des regrets , des questions .

Celles de Beaudelaire , par exemple : "où sont nos morts ? Pourquoi sommes-nous ici ?
Venons-nous de quelque part ?"
d'autres auxquelles personne n'a jamais répondu et ne répondra jamais :
Pourquoi tant de beauté inutile ?
qu'est ce qui se joue là-bas , à notre insu ?
La nuit les assombrit au fur et à mesure qu'elle descend sur la terre , les faisant virer vers des violets , des bronzes , des bleus plombés qu'elle effacera bientôt d'une main gantée de noir .

Mais les questions demeurent .
Heureusement , les hommes dorment!!
Le ciel des matins puise dans la montée du soleil des couleurs claires mais chaudes : ses roses ne sont pas ceux des soirs .
Ils ont quelque chose de plus neuf , d'un espoir nouveau , fragile .

Ils ne présagent en rien ce que sera le temps à venir .
( Et pourtant , en Ariège , les anciens disent :
" rouge au couchant , demain beau temps !
rouge au levant pluie où vent ! ....)
Ils se contentent d'accompagner la lumière du jour , rougissent à mesure que monte le soleil , puis s'éteignent d'un coup , quand la chaleur s'installe , comme si leur mission était achevée .

Le ciel des orages charrie des troupeaux fous qui se bousculent dans une noirceur dont les tons varient selon la pluie qu'elle annonce : un noir vitreux , presque gris , porte la grêle ; un noir d'encre la pluie têtue qui durera une partie de la nuit ; un noir d'ardoise l'orage bref qui s'abattra violemment sur la terre et s'éloignera aussi vite qu'il est apparu .

le ciel qui annonce la neige n'est pas toujours gris .
la veille des premières chutes , il peut prendre la teinte d'un rouge cuivré que la nuit éteindra à peine .
Ce n'est qu'au matin qu'il apparaîtra de ce gris vitrifié mais lourd qui finira par s'ouvrir pour laisser couler les premiers flocons blancs.
Il comblera les brèches occasionnées par les chutes et reformera très vite l'immense plage grise qui court d'un horizon à l'autre .
C'est un ciel fermé , bouché , qui ne s'épuise pas facilement .
Même le vent ne peut rien contre lui .

Le ciel est la patrie des nuages .
Il en est qui ressemblent aux hommes , capables de se battre mais aussi de s'aimer .
Quelquefois , ils s'égarent dans cette immensité .
Surtout l'été : il y en a un souvent tout seul là-haut , dans le bleu de gentiane .

Immobile , il ne sait plus que faire ni où aller .
C'est un enfant perdu .
Les cirrus , eux , représentent des adolescents fragiles , ou des femmes dont les longues robes s'étendent dans le bleu pour mieux sécher .
Les strato-cumulus sont des guerriers dont on a tout à redouter .
Le ciel a bien du mal à faire régner la paix dans son pays .

Il vient sur l'horizon prendre conseil de la terre .
Quelquefois il s'allonge sur elle et de ces amours là naissent les printemps .
De leurs disputes éclosent les orages , de leur idylle la soie des bleus et des roses .
Les hommes les regardent sans bien les comprendre .
Ils savent pourtant qu'ils sont liés .
Preuve en est qu'ils ont situé le paradis dans le ciel , mais ils enterrent leurs morts ....
Regardez souvent le ciel .
L'été , allongez-vous sur la terre , face à lui, fermez les yeux , puis rouvrez-les brusquement .

Alors vous aurez l'impression de voguer parmi les galaxies et prendrez conscience de la vraie dimension de la terre qui vous porte : une petite boule bleue dans une immensité infinie .
De quoi rendre aux hommes l'humilité qui leur fait défaut .
De quoi , aussi , rêver à d'autres lieux , d'autres plages vers lesquelles nous appareillerons un jour .

Notre esprit ne possède-t-il pas les caractéristiques de la lumière ?
A trois cents kilomètres-seconde ,nous traverserons le bleu jusqu'à cette contrée familière d'où nous venons , et nous reconnaîtrons le lieu d'où nous sommes partis un matin pour une aventure qui s'est achevée dans les larmes et dans la douleur .
Alors seulement , nous saurons pourquoi .