Il y a plusieurs sortes de pluies : fragiles , lourdes , froides ou chaudes , douces ou acérées ..
J'ai mes préférées : celles de la fin mai et celles de septembre .
Les pluies tièdes , les pluies lourdes sous lesquelles il fait bon marcher , car elles savent vous accompagner et vous rendre le monde plus visible , plus présent .
A la fin du mois de mai , avec les premières chaleurs , la pluie exaspère le parfum des fleurs et des feuilles nouvelles .
Elle participe au bouillonnement de la vie , et sa chaleur réveille au sortir de l'hiver tout ce qui était endormi .

Je l'attends presque chaque année impatiemment .
Dès qu'elle se manifeste par de grosses gouttes qui éclatent en menus soleils , j'enfile ma parka qui n'est même pas imperméabilisée , et je sors marcher sur quelque chemin ...

Je ne tiens pas à m'en défendre , ni à la refuser !
Je l'accueille comme elle le mérite, cette première pluie tiède qui célèbre avec courage la fin de l'hiver!
La pluie pèse sur la jeune végétation plutôt qu'elle ne ruisselle, tant les feuilles sont sérrées .
Elles la boivent lentement , avec des chuchotements doux , auxquels répond le murmure de la terre attendrie .

Je reste là , dès fois , immobile , à respirer ce parfum troublant ....
Puis je repars sur le chemin désert et je l'écoute grésiller sur les chênes , d'où monte maintenant un parfum plus léger d'écorce mouillée .
Je peux marcher longtemps , accompagnée par cette princesse aux pieds nus , qui fredonne un air connu de toujours , celui des premières pluies sur la terre éternelle.

Je m'arrête seulement quand je suis transpercée , que la tiédeur de l'eau devient soudain très froide .
Autant que celle du printemps , je profite des pluies de l'automne .
Lourdes et chaudes , elles paraissent verser sur les vignes et les bois toute la chaleur emmagasinée pendant les longs mois de l'été .
Une chaleur qui vient du ciel et des nuages , accumulée par les beaux jours , les courtes nuits , et qui donne à cette pluie une épaisseur touffue .
Elle pèse sur la terre encore grosse des raisins , des fruits trop mûrs , des regains ; elle exaspère les odeurs ,de champignons , de feuilles déchues .

Elle paraît chaude , ne porte pas aux frissons mais incline doucement mes pensées vers les feux de bois .
C'est celle que je préfère .
Dans les derniers jours suspendus des automnes violets , elle prolonge de son poids de sa force , les longs soirs de juin , la clarté d'une vie qui s'en va .
Autant celle du printemps est une pluie d'espoir , autant celle de septembre est une pluie désespérée , une pluie de mélancolie au versant de nos vies , avant le grand hiver .
Elle transperce facilement les forêts où poussent les champignons .

Les cèpes et les girolles l'attendaient eux aussi . Ils se montrent fidèles au rendez-vous . Leur odeur profonde erre sur les fougères aux crosses lourdes qui s'inclinent vers une mousse épaisse .

J'ai pris l'habitude d'en prélever une poignée pour la sentir , m'imprégner de son parfum .

La mousse est l'un des premiers végétaux à être apparu sur la terre :c'est ce que me murmure ce parfum humide , immémorial , qui réveille en moi des sensations de huttes au coeur des forêts , celles , probablement , des premiers défricheurs de l'an mille !
Je peux marcher toute une journée dans ces bois imprégnés des pluies d'automne .

Elles finissent par goutter dans mon cou , par traverser mes vêtements , mais sans jamais me donner froid .

Contrairement aux pluies d'hiver qui transpercent très vite et saisissent le corps , surtout si elles sont portées par le vent du nord .
Celles-là , je les fuis .
Fines et dures , sans la moindre pitié , elles cherchent à atteindre les os , et ne parlent que de froid et de mort .
Elles n'ont pas de parfum .
Elles n'annoncent rien .
Il n' y a que les feux de bois pour les vaincre .
Alors , les pieds bien au chaud , l'or des flammes dans les yeux , je peux les observer d'un oeil négligent par la fenêtre !

Elles ont beau s'acharner sur les arbres et les toits , elles ne pénètrent plus rien , sinon leur propre hiver .
Elles m'apparaissent vaines et inutiles .
Je pense au mois de mai qui viendra , à la tiédeur d'une autre pluie , aux herbes grasses , aux prairies couvertes de fleurs , à l'espoir concrétisé , enfin , d'une vie nouvelle , qui , un jour , sera peut-être aussi la mienne ....