J'aime les fruits qui sont , qui étaient , qui demeurent , un don naturel de ce monde généreux qui nous porte .
Surtout lorsqu'ils ne sont pas cultivés ,qu'ils naissent sur les arbres ou sur les haies .
Ainsi les mûres , que j'ai toujours récoltées et que je récolte encore , à l'automne , dans un panier d'osier que je vide souvent par gourmandise à mesure qu'il se remplit !
Leurs grains noirâtres , si doux et si sucrés , ne recèlent pas la moindre amertume .

Ils poissent la peau d'une pellicule qu'il faut lécher pour la faire disparaître , c'est du moins le seul moyen que je connaisse , et le seul , de surcroît , à me faire redevenir un enfant ...
Je me rappelle ces "becquées " , avec, les enfants tout petits , dans les dunes de la Gironde ...nous rentrions les lèvres et la langue toute bleues , le ventre repu , les tee-shirts souvent maculés de tâches noirâtres ...
J'ai aussi une passion pour les prunelles bleues que je trouve sur les haies et ramasse à pleines poignées , malgré leur âpreté qui enflamme ma bouche .
Elle demeure meurtrie , douloureuse pendant de longs jours après ces festins sauvages .

Seul le gel attendrit un peu ces prunelles , mais je n'ai pas la patience souvent de l'attendre !
A chaque randonnée , je vérifie que "mes " prunelliers sont toujours là et si je suis toujours "cap" de manger les baies bleues , malgré les frissons qu'elles provoquent ! cela a-t-il un sens ?
Peut-être le grondement des années qui s'écroulent derrière moi suscite ce genre de comportement ...
Comme ces cerises sauvages , qui ont du mal à mûrir , mais dont le rouge pâle a quelque chose d'émouvant à cause , précisement , de cet effort vain sans cesse renouvelé .
Leurs arbres sont le plus souvent d'une extrême maigreur , le tronc aussi bien que les branches .

Et pourtant ils s'obstinent à donner des fruits - à qui? pourquoi?
Au passant , pour l'aider , j'aime à le croire , pour le rouge clair sur le vert tendre des feuilles , parce que la vie ne calcule pas .
En Ariège , les figuiers sauvages sont nombreux le long des chemins .
Au contraire des cerisiers sauvages , ils mûrissent , et la chair de leurs fruits , sous une peau épaisse , est d'un violet rosé parsemé de petites graines aussi sucrées qu'elle (qui restent souvent coincées entre les dents tout le long de la randonnée ! ).

Elle fond dans la bouche avec un moelleux de soie .
Il est vrai que c'est dans leur chair que se révèlent les fruits .
Qu'elle soit fondante , âpre , rugueuse , douce , sucrée , elle trahit la nature de l'arbre qui l'a fait naître , son coeur et sa force .
Ainsi , les pêches de vigne , qui se font rares , et dont les arbres malingres , disent la fragile saveur .
Ils poussent non pas dans un verger ou un jardin , mais dans une vigne .
Pourquoi?
Probablement parce que le terrain leur convient , plus sûrement parce que leurs fruits désaltèrent très bien et que le travail , sous le soleil , était pénible ,asséchant , assoifant .

Les hommes qui ont planté ces arbres n'ont pas choisi ces endroits par hasard .
D'ailleurs , tout ce qu'ils faisaient l'était par utilité .
La vie était trop dure pour autoriser la fantaisie .
Les pêchers sont toujours là , donnent de petits fruits dont la chair blanche , très blanche , fond dans la bouche comme un lait frais , et témoignent d'un temps où les plaisirs , aussi , étaient de faible dimension .
Mais comme ils étaient rares , ils paraissaient grands ....
Je me souviens des pommes que ma grand-mère appelait " de mille graines " , et qui sont en réalité les fruits du grenadier .
Ces graines ,d'un rouge sang , me paraissaient à la fois acides et sucrées .
J'ai dû en manger seulement une ou deux , cueillies sans doute par mon "pépé jules " au bors d'un chemin .
Et pourtant leur souvenir me hante ...aussi ai-je planté un grenadier dans mon jardin ...qui pour la première fois cette année m'a offert quelques belles grenades .

Ce n'est peut-être par leur goût qui me hante , mais juste parce qu'elles m'avaient été offertes comme un trésor ..
Quelque chose d'inattendu , de précieux , à savourer sans se presser , graine après graine , pour un plaisir un peu étrange , vaguement coupable .
Depuis ce temps , j'en rèvais ..Je sais que l'on peut en trouver dans les grands magasins , ou sur le marché , à la bonne saison , mais je n'ai jamais fait la démarche d'en acheter .
Sans doute par peur de briser le trésor .
Pour ne pas être déçue .
C'est de cela qu'on vit .
Ou du moins que je vis : de ces dérisoires richesses dont l'unique valeur est l'écho qu'elles éveillent en moi .
Un écho qui nous dépasse , ne s'explique pas , sinon par l'inéffable douceur de cet ébranlement .
C'est aussi le cas avec les nèfles que l'on mange presque pourrissantes à l'époque de Noël .
A les évoquer , je sens encore leur chair épaisse , parsemée de grains durs , dans ma bouche .

Leur goût âpre et suave à la fois me renvoie vers ces hivers où rien n'était mortel : ni les saisons , ni les hommes , ni les femmes .
Ni l'enfance , devrais-je ajouter.
Car c'est de cela qu'il s'agit : à l'exemple de la madeleine de Proust , le goût aussi bien que les parfums nous transportent dans le temps et nous y laissent incrédules , tremblants , perdus .
Aujourd'hui , chaque fois que je mange un de ces fruits sauvages , je me retrouve là-bas , de l'autre côté de ma vie , certaine que je ne grandirai jamais ... Hélas .....