Il y a une magie du premier gel.
Un matin d'hiver le froid s'est brusquement abattu sur la campagne .
On hésite à sortir car une lumière inhabituelle descend du ciel .
On devine que quelque chose s'est cassé .Où ? On ne sait pas !
Du verre sans doute !celui qui réverbérait la lueur des étoiles la veille au soir .Il s'est brisé pendant la nuit et cependant l'on n'a rien entendu .
Si , pourtant , vers trois heures , il nous a semblé qu'une cloche a tinté .
Non , pas une cloche d'église , une autre , plus lointaine , plus secrète : celle de la voûte du ciel .
Il faut aller voir ce qu'il s'est passé dans le jour qui se lève , se vêtir chaudement , pousser la porte , frissonner , sortir quand-même ;refermer la porte derrière soi .
Le vent du nord mord le visage ; l'éclat de la terre et du ciel , légèrement rosé , éblouit , fait mal aux yeux .
Il a gelé .

L'herbe est prise dans une gangue fine qui l'a figée , la fait briller , lui donne l'apparence d'un tapis neuf , immaculé , qui n'a jamais servi , sinon , peut-être , à un mulot , un chat ,mais certainement pas à un homme où à une femme ...
L'air sent à la fois la pierre et les étoiles froides .
Les toits aussi sont blancs , mais il n'a pas neigé .
Il a gelé .
Dès les premiers pas , le sol craque délicieusement sous le pied , garde l'empreinte , mais demeure blanc .

Il ne faut pas s'arrêter , ni faire demi-tour .
Il faut prendre le chemin qui monte vers la montagne , non , celui qui descend vers la vallée abritée .
Car c'est là-haut que l'on verra le mieux ,que le vent glacé vous procurera en un instant la sensation d'être transpercé, gelé , vous-même , jusqu'aux os.
Les arbres aussi sont blancs et dressent vers le ciel des branches squelettiques , qui appellent la pitié .

C'est un blanc qui n'est pas celui de la neige .
On voit à travers .
C'est un blanc de lustre , associé pour moi à de merveilleux souvenirs de randonnées .

Souvenirs de matins , en montagne où nous partions pour le seul plaisir de ressentir le premier froid ...Le sol crissait sous nos pieds , tout était blanc sous le soleil qui faisait luire le moindre brin d'herbe , le talus du ruisseau en bord de la sente , les pierres du sentier...
Nous avions alors l'impression d'entrer dans le premier matin du monde , tant la lumière était neuve , claire comme une eau vive .
Rien ne bougeait .
Nous avancions sur le chemin , en laissant derrière nous des traces plus sombres que le gel , comme pour nous permettre de retrouver notre route , un jour , nous ne savions quand ...
Nous marchions , pénétrant dans ce blanc étrange qui enveloppait le monde entier , nous donnait l'illusion d'être pris dans du cristal , d'être devenus transparents .

Nous avions l'impression d'être nés du matin , que la vie devant nous était immense et lumineuse , qu'elle ne nous offrirait que du bonheur , que nulle ombre , jamais , ne viendrait la ternir , la souiller .
Le deuxième souvenir date de l'an dernier ; un matin , sur notre sentier préféré du col de Port .
Il avait fait très froid .
Nous avons pris la route forestière entre des arbres dont les branches étaient gaufrées par un gel épais de plusieurs centimètres .

Les fossés , les talus l'étaient aussi , de même que la route où nul n'était passé depuis la veille .
Les branches formaient une voûte étincelante , et nous avions l'impression de nous déplacer dans une église aux lustres immenses , allant de nef en nef , éblouis par cette lumière magique retenue prisonnière .
Et cela sur plus de 12 kilomètres .
un monde blanc .
Un paradis blanc .
Où peut-être nous avions pénétré sans le savoir .
Nous nous sommes arrêtés un moment sur la route ; pas un bruit , pas un souffle de vent pour délivrer les branches emprisonnées , pas une présence humaine ...

Des candélabres d'argent autour de nous .
Etranges .
Magnifiques .
Une cathédrale splendide jamais visitée , inconnue , née d'un passé secret ou peut-être de l'avenir .

Il nous semblait que des orgues jouaient , nous ensorcelant au point de ne pouvoir bouger , malgré le froid , la solitude , la vague nécéssité de retrouver la chaleur du pas cadencé ..
Le gel autour de nous vivait , soupirait par instants ,témoignait d'une vie secrète qui voulait attirer notre attention , signifier quelque chose , mais quoi????
Immobiles sur la route , nous nous sommes interrogés longtemps , peut -être demi- heure , en vain !
Depuis , je me suis souvent demandée ce qu'il s'était passé ce jour-là , sous cette nef céleste , dans cette splendeur indicible .
Je crois aujourd'hui qu'il y a dans la beauté du gel un message caché .

Sans doute le rappel d'une innocence lointaine , un germe , en nous , qui se souvient d'un temps où nous n'étions , avant la vie , dans l'hiver de la mort , que pur cristal ....