Il a toujours fasciné les hommes et continue de les éblouir .
Le plaisir d'allumer un feu est un plaisir , il est vrai , immémorial et sacré .Tout un art en fait, qui ne s'acquiert qu'au fil des années ,au terme d'une longue pratique .Car il y a plusieurs manières d'allumer un feu , selon la cheminée dont on dispose ou selon l'endroit où l'on se trouve .Pour ma part , j'en possède une dans ma maison perdue dans la montagne vers Massat (pays des ours ! )Une grande , ouverte ,comme il en existait avant , quand les femmes cuisinaient sur des trépieds , dans des marmites ou des faitouts , où mijotaient pendant des heures des râgouts , des soupes au chou , des daubes où des civets!
Et ma grand-mère qui disait : " qui sait faire le feu sait se marier ..."!!(mouais ....Ca ne s'est pas vérifié! même si je sais faire une belle flambée !!!)
Un feu doit être ample et vigoureux .
Le papier que je dispose sous les chenets de bronze est du papier journal ; il contribue à fortifier l'odeur du bois de chêne .Ensuite je place quelques brindilles en les croisant pour retenir les branchettes que je pose au-dessus .Enfin , deux où trois belles et grosses bûches au sommet .
C'est prêt!
Une allumette -surtout pas de briquet !
Un peu de fumée monte et , avec elle , l'odeur venue du fond des temps , âcre , chaude ,voluptueuse .
C'était aussi celle des poêles de mon école primaire( qui se rappele du "vieux lycée à Pamiers ? ) le matin , .
Ces poêles évacuaient la fumée par un tuyau qui formait un coude bizarre avant de s'enfoncer dans le mur au-dessus des cartes de géographie.
Les premières flammèches , hésitantes , capricieuses , d'un jaune orangé déjà , réchauffent le coeur .
Un coup de soufflet ,et voilà que le foyer s'embrase ,crépitant , projetant dans la pièce des éclats de lumière et son odeur familière , rassurante , protectrice , une odeur aussi ancienne que l'enfance , celle de la memoire des logis familiaux , transmise par le sang , par l'esprit , par le bois .
Dans ces cheminées d'un autre âge , le tirage n'est pas toujours parfait.
La fumée déborde de la grosse poutre maîtresse (une ancienne traverse de voie férrée ) qui soutient la hotte de pierre , se répand dans la pièce .
L'odeur n'en est que plus puissante , et même si les yeux piquent un peu , cela ne dure pas : un simple courant d'air suffit à chasser la fumée et à faire crépiter définitivement le foyer d'or aux ailes bleues .
Je me souviens de la cuisinière en fonte de mes grands-parents .
Elle chauffait toute la maison ;elle servait aussi bien à la cuisine qu'au chauffage.
Des casseroles d'eau y ronronnaient sans cesse , pour le café où la chicorée , pour les bouillotes du soir , ou la brique chaude que l'on glisserait sous le gros édredon de plumes .
On ouvrait le foyer avec un pique-feu , enlevant un à un les cercles aux dimensions croissantes à mesure qu'apparaissait le four .
Je préfère à toutes les odeurs celle du chêne ; le hêtre , lui, répand une odeur plus âcre , plus profonde , plus mystérieuse sans doute .
Il tient moins bien le feu , se consume plus rapidement .
Comme le peuplier , le frêne ou le tilleul qui ne sont , pour les cheminées , que des bois de secours .
Seul le châtaignier trouve grâce à mes yeux : il sent moins bon que le chêne , mais il crépite et craque joyeusement comme les travées et les planchers anciens .La légende veut qu'à chaque crépitement une visite soit annoncée ....C'est un bois chaleureux , plus tendre , moins orgueilleux que le chêne.Un bois qui réchauffe davantage les mains que le corps , et qui a presque autant d'esprit que le chêne .
Il faut , en automne , faire cuire des châtaignes dans ces feux-là! au milieu d'une poêle perçée , après les avoir entaillées pour qu'elles "n'explosent" pas !
Elles cuisent en craquant , avec de brefs soupirs , comme un enfant qui dort.
On peut aussi faire cuire des pommes , en les enfouissant sous les cendres .
Le grand luxe , ce sont les pommesde terre qui ressortent grillées -noires d'un côté et tendres de l'autre .
On doit manger leur peau en se brûlant les doigts , comme nos ancêtres , savourer cette chair précieuse qui les sauva de bien des famines , et faire chauffer dans le creux du chenet le verre de vin qui la rendra plus suave.
Il faut se souvenir que les premiers hommes , quand la flamme jaillissait , ressentaient probablement des sensations identiques aux nôtres ; devant le feu , nous redevenons ces hommes-là ,qui n'avaient pas encore mis en oeuvre leurs folles déprédations , et nous retrouvons un peu de notre innocence perdue ....