J'aime la magie des aubes d'été , quand je découvre la lumière qui vient de naître et que chaque fois monte en moi l'impression que le monde est neuf , qu'il m'attend pour m'offrir ce qu'il possède de meilleur .
J'ouvre la baie vitrée pour ressentir la caresse des premiers rayons du soleil , regarder au loin le ciel lavé par la nuit , sentir l'odeur du café que l'on verse dans le bol , écouter les oiseaux s'émerveiller d'être en vie .
Les matins de randonnée , je quitte mon village alors que la nuit rôde encore sur les maisons , je roule vers la montagne en me hâtant afin d'arriver avant le jour complet .
Une fois à destination , je le devine à une pâleur qui l'annonce au-dessus des cîmes : une brèche dans la nuit .
Ce n'est pas l'aube , c'est l'aurore , l'instant magique .
La lèvre lumineuse du ciel s'agrandit doucement, déborde jusqu'à faire pâlir l'ombre étendue sur les prés , les champs et le flanc de la montagne .
Dès qu'elle touche les petits torrents , l'eau se met à fumer , et , très vite , à pétiller .
La lumière grignote l'ombre .
L'aube est là .

De longues nappes de brume s'accrochent aux pentes puis montent lentement et se dissolvent enfin dans l'air qui resplendit dans un foyer d'argent .
Je m'assois alors sur un rocher au bord de la sente et contemple le monde né de cette aube si belle , où des éboulis de silence soulignent le murmure du ruisseau à côté .
J'attends , j'écoute .
Des chevaux hennissent dans le lointain , là-bas , derrière un rideau de sapins .

La lumière peu à peu , tourne de l'argent à l'or .
Des parfums de genêts et d'humus circulent sous les branches .
Je regarde , j'accueille la vie en train de naître , incapable de me lever , de me soustraire à la beauté de la lumière , jusqu'à ce que le soleil chauffe trop.
Alors , seulement , je commence de marcher , puisque je suis venue pour ça!
Ce n'est plus l'aube , mais le matin .
Au-dessus de la cîme , la brèche par laquelle le jour est arrivé a saigné .
L'air se réchauffe rapidement .
Je me rafraichis au bord du petit torrent , la main gauche dans l'eau pour en éprouver la fraîcheur .

J'observe la surface liquide qui cascade entre les rochers , le ciel , les arbres des rives où frissonnent les hêtres , je tente de me fondre dans le matin que la lumière neuve fait trembler comme un faon qui vient de naître .
Puis le soleil surgit de derrière le sommet et tout s'embrase : l'eau , les arbres , les rives et le ciel .
Je regagne mon sentier , je pense à l'ombre de la nuit , à ce moment où tout bascule dans une lumière fragile , comme tout a basculé le premier jour , sans que , peut-être , aucun être vivant n'y ait assisté .
c'est cette chance qui m'émeut , me pousse à quitter la douceur de mon lit , à partir dans la nuit pour voir poindre le jour , le nouveau jour qui m'est donné de vivre .

Peut-être un peu moins d'émotion dans les aubes d'hiver , malgré la qualité de l'air , ses éclats de vitre , sa fragile transparence.
Sans doute à cause du froid , qui rend le monde moins hospitalier , parfois hostile .
L'aube d'automne met plus de temps à naître , à déborder des collines , et dont les couleurs sont moins vives.
Les aubes d'automne sont paresseuses .
Elles ne jaillissent pas mais prennent leur temps , s'installent à regret.
Lequel?
Sans doute celui d'avoir été plus belles , plus vives , plus espérées .
Il faut attendre le printemps pour qu'elles retrouvent plus de jeunesse.
C'est pourquoi elles rougissent en naissant , et galopent loin sans jamais se livrer vraiment .

Cela ne les inquiète pas .
Elles savent qu'en juin avec l'âge de raison , elles auront appris comment séduire les hommes .
"J'ai embrassé l'aube d'été . Rien ne bougeait encore au front des palais ." a écrit Rimbaud.
On ne saurait mieux dire .
Les palais de la lumière ne sont jamais aussi beaux qu'en cette saison-là , et il faut y pénétrer avec précaution , en silence , comme sous des voûtes où se perpétue la présence divine.

Cette lumière -là a quelque chose à voir avec l'éternel : elle vient de très loin et témoigne du premier jour après le big-bang .
Car rien ne l'a souillée , et rien ne la souillera tant qu'elle restera inaccessible aux hommes .